Perte de mémoire




J’entre dans la salle l’allure imitation sûr de soi. La vieille me vise l’œil mi-clot mi-salaud. Je sens d’ici le cerveau en train de préparer la batterie de questions perverses et décalées, celles qui conviennent parfaitement à ce type d’examen. Le schnock à ses côtés a revêtu son air malveillant et hautain d’universitaire proche de la retraite. Quatre-vingt ans à lui tout seul et encore, je suis peut-être loin du compte. Boostée par cet accueil chaleureux, je m’apprête à faire défiler le magnifique diaporama que j’ai mis trois jours à élaborer ; déco ultra personnalisée comprise.


La vieille me glapit un : « Le diaporama, on s’en fout. On est en retard ». Ça y est, elle me refait le coup de la mise sous pression temporelle. J’y avait déjà eu droit lors d’un précédent exposé sur l’épistémologie du corps chez les papous de Papouasie. Exposé qui aurait pu être magistral si cette universitaire très à l’écoute de ses étudiants m’avait laissé le temps d’en placer une.


Hyper à fond dans mon sujet suite à une trentaine de répétitions à voix haute, je squeeze la vieille et entame à bâtons rompus ma présentation. Me voici déclinant allègrement mes travaux très intellectuels pendant une durée dont je ne saurais estimer la longueur. Ceci, malgré le coaching acharné de Gary Olpéta tout au long de l’année.


Du fin fond de mon speech, j’entends une voix : « 5 minutes ont passé. Vous ne nous avez toujours pas dit quelle est votre problématique ! ». J’atterris en catastrophe de mes sphères que je pensais hautes et captivantes. J’effectue un retour arrière à vitesse supersonique vers mon slide number one.


« Mais, je l’ai écrit là ! ». Excitée à l’extrême par mon auditoire qui ne veut rien entendre à mon exposé brillantissime, je me campe dans mes sandalettes et élève la voix de 200 décibels. Rien n’y fait. Le schnock me hait. Il est payé pour ça, d’ailleurs.
« Quelle idée de parler de son entreprise dans son mémoire. Ma pauvre, vous avez la tête dans le guidon. Vous ne voyez pas qu’ils veulent vous virer ! Je n’ai jamais mis les pieds dans une entreprise, mais je le vois comme le nez au milieu de la figure ».


Putain, la vieille m’a flinguée sec. Et dire que dans 10 jours, je retourne trimer dans ma boîte. Ça fait chaud au cœur.


Non, vraiment la Fac, ça vous met sacrément en confiance.